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Le sondage "bidonné" du JDD

Bien qu'il arrive que les sondages servent comme instruments de mesure, il sont souvent utilisés soit comme instrument de pouvoir, soit comme instrument d'influence.

Dans le cas du sondage du JDD, il s'agit d'un exemple d'utilisation en instrument d'influence : par ce bidonnage avéré, il s'agissait d'influencer l'opinion publique, en lui faisant accroire qu'une large majorité était prête à travailler le dimanche.

Ce bidonnage, bien qu'il ne soit pas unique, reste emblématique de la réalité puissante des intérêts particuliers qui visent à déréguler, ou libéraliser, le travail dominical, et qui n'hésitent pas à utiliser des moyens non-éthiques dans ce but.

Le sondage de 2008

Dimanche 12 octobre 2008, le Journal du Dimanche, publiait un sondage, réalisée par de l'IFOP à la demande de Publicis Consultants, accompagné d'un interview de Luc Chatel. Sous la plume de M. Askolovitch, rédacteur en chef, le JDD titrait « Les Français veulent travailler le dimanche ».

A l'appui de cette assertion, des chiffres sans appel :

Richard Mallié, par mail daté du 13 octobre 17h04, transmet triomphalement ce chiffre de 67% de Français qui seraient « prêts à travailler le dimanche » à ses collègues députés.

Le contexte de 2008

A Thiais, une bataille juridique oppose syndicats et enseignes commerciales. Vingt dérogations préfectorales ont été accordées en août pour permettre à certains magasins d'ouvrir le dimanche, mais les syndicats CFTC et FO les ont contestées au tribunal administratif. L'appel étant suspensif, les magasins de ce centre, hormis Ikea, sont dès lors soumis à des astreintes s'ils ne se conforment pas à la loi. 1)

Or les magasins concernés ont continué d'ouvrir, en se posant dans un attitude de victime de règlements inadaptés.

Luc Chatel, secrétaire d'Etat chargé de la Consommation, et Xavier Bertrand, ministre de Travail, se sont rendus au centre commercial de Thiais Village, pour soutenir les enseignes condamnées par la justice de la République, et y dénoncer «l'absurdité de la législation» sur le travail dominical. Fin septembre, Xavier Bertrand avait annoncé qu'une proposition de loi UMP visant à faciliter le travail du dimanche serait débattue d'ici à la fin 2008 au Parlement, portée par Richard Mallié.

Le sondage inverse de 2007

Le CAD a été le premier à découvrir la manipulation. Dès le 23 octobre, il écrivait aux députés son indignation 2)

Il a été rejoint par de très nombreux acteurs : syndicats (CFTC, FO, CGT,…), media (Agoravox, Libé3), Le Post, Bellaciao4), Marianne, etc…), fédérations professionnelles (Chambre des Métiers5), Fédération de l'Habillement, la CGAD, CGPME), les associations familiales (UNAF) et religieuses (CEF), partis politiques (PS6)).

L'élément déclencheur de l'analyse a été le sondage réalisé par le même journal, un an plus tôt : il publiait des résultats exactement inverses.

Le détail de la manipulation

Le détail de la manipulation a été publié sur le site du CAD. Cette manipulation porte sur :

  • des questions orientées. La question posée : « Travailler le dimanche est payé davantage qu’en semaine. Si votre employeur vous proposait de travailler le dimanche, accepteriez-vous ? » laisser croire que le travail dominical est systématiquement payé plus (doublé), ce qui est inexact, la majorité des travailleurs du dimanche ne touchant pas de compensation de salaire.
  • des réponses déséquilibrées en faveur du « oui ». Dans les réponses possibles à cette question, n’étaient proposées que trois alternatives : « Oui toujours », « Oui de temps en temps », et « Non jamais », alors qu'en 2007, une quatrième alternative négative figurait. La suppression intentionnelle d’une réponse « non » oriente les réponses dans le sens du oui.
  • un résultat interprété à l'envers. L’IFOP interprète les 50% de sondés qui répondent “Oui de temps en temps” en les comptant dans les “Oui”, alors que si elle les comptait majoritairement dans les “Non, sauf exception”, le résultat serait d'environ 60 à 80% de réponses négatives, résultat cohérent avec les autres sondages (BVA de Juin 2006 et IFOP/JDD de 2007)

L'inversion des chiffres (80-20 v/s 20/80 entre 2007 et 2008) ne pouvait échapper aux professionnels, qui ont donc livré des interprétations qu'ils savaient fausses.

De même, Richard Mallié savait, en transmettant ces chiffres à ses collègues députés, qu'ils n'étaient pas corrects, et qu'il les induisait en erreur.

Des prestataires dépendants

Les intervenants dans cette affaire présentent toutes les garanties de non-objectivité. En effet :

  • le Journal du Dimanche, via Hachette Filipacchi Media, fait partie du groupe d’Arnaud Lagardère, qui déclarait : « C’est quoi l’indépendance en matière de presse ? Du pipeau »7);
  • l’institut de sondage IFOP est dirigé par Laurence Parisot, par ailleurs présidente du MEDEF,
  • la société Publicis Consultants, du groupe Publicis de Maurice Lévy, est un prestataire important du Ministère de l’Economie et des Finances (toutefois, Publicis Consultant a démenti que Bercy ait financé cette opération 8))
  • le projet de loi est porté par le député des Bouches du Rhône, Richard Mallié, possédant des intérêts personnels et électoraux à Plan de Campagne.

Une opération concertée d'intoxication ?

L'interprétation biaisée du sondage du JDD est incontestable. Il s'agit bien d'une opération délibérée.

Mais doit-on la considérer isolément, ou faut-il la rapprocher des autres opérations menées parallèlement en vue de la libéralisation du travail dominical ?

  • l’attribution de dérogations attribuées par le Préfet du Val d’Oise le 8 octobre,
  • le déplacement du 12 octobre, fortement médiatisé, de MM Bertrand, Chatel, Mallié, Mme Debré à Thais, en soutien aux enseignes condamnées9),
  • le déplacement à Plan de Campagne de M. Bertrand le 13 octobre.

Dans l'ensemble de ces opérations, les éléments de langage utilisés sont identiques :

  • « la loi actuelles comporte 180 dérogations, c’est ubuesque » : En réalité, le Code du Travail n’énumère que 14 exceptions dans sa partie législative (Art L 221-9). C’est seulement dans la partie réglementaire que ces exceptions sont détaillées (Art R 221-3 et suivants), que la loi Mallié va encore allonger.
  • « le travail du dimanche sera payé davantage, ou double » alors que rien ne l'indique dans le code du travail, et qu'il n'est pas prévu de l'inscrire.10)
  • « le travail du dimanche crée de l’emploi » ou « le travail du dimanche, c’est de la croissance » : ce qu'aucune étude ne démontre (en dehors d'un transfert d'effectifs de la distribution de proximité vers la grande distribution) 11)
  • « ce sera sur la base du volontariat » : liberté qu'il est possible d'écrire sur le papier, sachant qu'elle ne pourra être réalisée dans la pratique

Intox ponctuelle du JDD, ou plan média organisé, la question reste ouverte.

Le mea cupla du JDD

“Sur un sujet tel que le travail le dimanche, le journal a aussi pris parti sans la neutralité journalistique qui s’imposait”, poursuit la Société des journalistes du Journal du Dimanche. La SDJ fait ainsi allusion à la polémique déclenchée par la publication dans l'hebdomadaire, le 12 octobre, d'un sondage Ifop-Publicis-Consultants laissant apparaître un soutien de l'opinion publique à une libéralisation du travail le dimanche, le jour même d'un déplacement des ministres Xavier Bertrand et Luc Chatel sur ce thème à Thiais (Val-de-Marne). Plusieurs syndicats* ont par la suite jugé que ce sondage était “biaisé”, ce dont Ifop se défend. L'institut de sondage appartient à Laurence Parisot, la présidente du Medef.

Nicolas Sarkozy affiche son amitié avec le propriétaire du Journal du dimanche. Le président de la République a ainsi publiquement appelé Arnaud Lagardère, son “frère”.12)

En résumé


En 2008, dans un contexte médiatique troublé par les condamnations des enseignes du centre de Thiais Village, condamnées pour ouverture illégale le dimanche, et auxquelles le Préfet avait accordé des dérogations discutables, le JDD publie un sondage selon lequel “67% des français sont prêts à travailler le dimanche”.

Ces résultats sont exactement inverses de ceux d'un sondage qu'il avait publié un an avant sur le même sujet, ce qui a suscité des interrogations.

A l'analyse de ce sondage, il est apparu qu'il s'agissait d'un “bidonnage”, réalisée par des intervenants qui avaient des intérêts à ce résultat. La manipulation était patente, et a été reconnue par la société des journalistes du JDD.

La falsification de ce sondage témoigne de la réalité des actions engagées par le lobby de ceux qui ont intérêt à la dérégulation ou la libéralisation du repos dominical. Bien que la question reste ouverte, cette falsification pourrait faire partie d'un plan de communication impliquant davantage d'acteurs que le seul JDD, visant à accréditer l'idée de l'assentiment de l'opinion publique à la libéralisation du travail dominical.